Vendredi 20 février 2009

C’est par une matinée douce et bordée de nuages que naquit Alphonse Grosjean, fils de Berteline Grosjean née Daladier et de Bernard Grosjean, artisan Boulanger.

Le jeune Alphonse vît le jour sur des draps de lin rêches au 38 de la rue Paul Vaillant Couturier, sur les bords de Seine, dans le bourg d’Alfortville.

C’était le 19 octobre 1930. Son père, pas peu fier, eu dit à sa naissance : « Ah ! En voilà un qui arrive juste à l‘heure pour les croissants !!! ». Le café coulait encore dans la cuisine.

 

Sens inné pour les vérités ou phrase hasardeuse, toujours est-il que l’apparence du poupon lui donna raison. Le bébé de quatre kilos et demi était d’une beauté éclatante : rondouillard avec de bonnes joues, il portait déjà sur lui les signes singuliers d’un être généreux, baigné de lumière divine.

Très tôt, Alphonse démontra un talent exceptionnel pour l’art de la dégustation. Afin d’aider comme il se doit son cher papounet dans la confection de ses recettes, il ne manquait jamais de goûter les mets juste cuits, afin de rassurer le maître artisan sur la qualité de son savoir-faire.

 

La petite enfance d’Alphonse fut dorée comme tous ces petits pains sur les plaques chaudes. Il était heureux, jovial, poli et serviable.

Années après années, il coulait une existence paisible en fils unique, adulé de ses parents dont il faisait la fierté. Il faut avouer que jusque là, Alphonse réussissait bien au cours élémentaires. Même si pour cela, il avait fallu détecté au primaire que l’écolier avait des problèmes de vue.

Il opta tout de suite pour une jolie monture en fer à verres ronds et dépolis. Même si Alphonse était bien en chair et doté de grandes lunettes, tout semblait aller au mieux dans le meilleur des mondes…

Pourtant, son destin fût précipité l’année de ses neuf ans !

Berteline fût emportée rapidement par une tuberculose assassine.

Et mois après mois, années après années, l’odeur si rassurante du tablier maternel disparut de la mémoire du jeune garçonnet qui s’enferma petit à petit dans un mutisme de douleur.

 

Malgré le chagrin, le père et le fils continuèrent leur vie. Ils s’épaulaient, et bien souvent, Alphonse tenait la boutique, servant les clients du mieux qu’il pouvait.

Les années qui s’écoulèrent ne réussirent jamais à combler ce vide absolu, le manque charnel et incommensurable de sa maman.

La France tomba à cette période sous l’occupation allemande et  la « Vie » fut mise entre parenthèses.

 

Au collège de Maison Alfort, Alphonse dont les rondeurs dépassait les canons esthétiques, vécu de sombres années.

A l’injustice de perdre une maman, il apprit la méchanceté des hommes, l’antisémitisme, l’exclusion, la violence, une première expérience de ce que l’on nomme de nos jours, la ségrégation.

Affublé de millions de sobriquets tous aussi méchants les uns que les autres : porcinet, binoclard, gros lard, sindou, il assistait impuissant aux humiliations d’autres camarades dont le signe de l’étoile jaune de David semblait bien pire encore.

 

Fustigé sans cesse, apeuré par les tonnerres de bottes qui faisaient trembler les pavés, il courait dès la sortie des cours se réfugier dans la chaleur de l’arrière boutique.

 

Là, reclus dans son environnement, il se sentait protégé. Près du vieux four à pain, emmitouflé dans la pénombre tiède, il s’asseyait, mélancolique. Posant ses fesses dans la farine blanche, il effeuillait avec le soin d’un horloger les fines couches craquantes qui enrobaient les rares chaussons aux pommes dont il sentait le cœur encore chaud battre avec émotion.

Par LUDOVIC BROCHARD - Publié dans : PUBLICATIONS
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