Il est midi et quart.
Cela faisait depuis le matin qu'elle était partie la grand-mère ...
La maison, enfermée dans son mutisme, avait pourtant ouvert ses portes aux autres.
Sans répit, tous ces gens qui m'étaient inconnus circulaient autour de son lit de mort.
Leurs visages graves, avec dignité et empathie m’offraient les sourires de circonstance.
Je regarde Grand-mère…
Malgré mon âge avancé, il me semblait avoir 7 ans à ce moment précis.
Mon frère Antonin et moi, nous avions passé tant de vacances chez notre Mamy Suzanne.
Dans ce vieux pavillon fleuri accroché aux bords de Marne, du côté de Champigny, nous avions grandit.
La mémoire tout à coup ensoleillée, je ferme les yeux et replonge dans mon passé...
Il me revient en tête l'été 1944, il faisait si chaud en ce mois de juillet. Partout dans le jardin ça embaumait la menthe fraîche et la
pivoine.
Partout dans l'air on pouvait percevoir la tension...orageuse...les nuages lourds de l'occupation Nazie finissante.
Les jours s'écoulaient rythmés par les allers et venues des blindés allemands sur le boulevard plus haut. Les convois parfois nombreux
faisaient un vacarme sur le bitume chaud, et le grondement sourd de leurs bottes me faisait frissonner de peur.
En culottes courtes, le soir avant d'aller se coucher j'observais la discrétion de grand-mère, quand tardivement, elle écoutait en sourdine
les messages de la radio libre. Assise, dans son petit fauteuil, elle était belle dans le salon encaustiqué. Parfois il me semblait la voir prier, ses paupières comme aujourd'hui fermées et
sereines.
Notre chambre à Antonin et moi, elle sentait la lavande, celle que Suzanne avait glissée dans ces beaux sachets de tissus brodés entre nos draps rêches et granuleux.
Dès le chant du coq, au petit matin, la cuisine s'éveillait dans des bruits étouffés d'émailles joyeuses.
Nous quittions en hâte la tiédeur des couettes de la nuit pour descendre déjeuner.
Les tartines de pain s'exhibaient sur la toile cirée ; malgré la guerre beurre et confiture n'avaient jamais manqués.
Antonin traînait souvent au lit, mais pas moi. J'avais trop d'impatience à dévorer ces toasts grillés. Alors, j'avais l'habitude de dévaler les marches quatre à quatre. Cela
faisait râler Suzanne, je crois d'ailleurs que c'est ça qui me plaisait le plus.
Nos matinées se passaient au jardin, à jouer à la guerre avec des bouts de bois, une ficelle de chanvre, ou une vieille boite de conserve vide. Parfois, nous aidions grand -mère, nous arrosions
le potager, après avoir remonter le vieux seau en zinc du fond du puit.
A l'occasion, désobéissant aux ordres de Suzanne, par la petite porte du fond du jardin, nous faisions une mini fugue pour regarder les
rares jolies filles qui dansaient dans les guinguettes, aux heures chaudes.
La plupart du temps, un soldat allemand propre et élégant était le cavalier. L'accordéon valsait, et nous, nous rigolions derrière nos tâches
de rousseur.
On rentrait en catimini après avoir fait des ricochets avec les cailloux plats qui jonchaient le chemin de l'ancienne voie de halage.
Le déjeuner se composait la plupart du temps d'une purée de pomme de terre pressée, ornée d'un magistral cratère remplit de beurre
fondu.
Au lieu de faire la sieste, bien souvent je cédais à la curiosité d'Antonin, et nous montions au grenier explorer en cachette, les trésors de
Suzanne.
La plupart de ces antiquités appartenaient au défunt grand père, c'étaient de vieux costumes, de vieux objets et surtout quelques albums de
photos jaunies dont on reconnaissait à peine les protagonistes.
Dans la demi pénombre difficilement éclairée par le lanterneau, nous cherchions un trésor...
De ce fatras fait de malles et de coffres, se dégageait comme une odeur de vieux par-dessus humide, le relent de la poussière et du temps qui
passe.
Des toiles d'arraignées séculaires, des toiles de jutte déchirées, des restes de vieux journaux entourant d'hypothétiques trésors fragiles,
tout était mystère.
Parfois, on se faisait attraper et la punition "sévère" consistait à aller se coucher sur le champ ...
Elle avait beau réclamé le silence dans les étages, deux chenapans qui se taquinent, c'est parfois impossible à tenir ; et ça se
finissait par une bonne fessée sur l'arrière train.
Son visage d'ange laissait percevoir combien elle n'aimait pas user de cette solution.
C'est ce même visage d'ange qu'elle porte aujourd'hui, et pour l'éternité.
Comment avait elle pût faire de ce coin de guerre de juillet 44, un souvenir de paradis pour nous, avec autant d'humilité ?
Il est une heure moins le quart.
Je vois Antonin par la fenêtre qui arrive enfin. Qu'il a vieilli lui aussi mon petit frère, je vais le prendre dans mes bras et lui
poser la question : "Antonin, l’été 44 toi : tu t'en souviens ?"